Parole d'expert : Pr Michel Gilliet

Le Pr Michel Gilliet est professeur à la faculté de biologie et de médecine de l’UNIL (Université de Lausanne) et dirige le Service de dermatologie et vénéréologie du CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois) en Suisse. Il dresse un état des lieux des connaissances actuelles sur la dermatite atopique et les enjeux futurs.

Que savons-nous sur les liens entre dermatite atopique et microbiote ?

Nous savons depuis peu que les bactéries qui composent la flore cutanée ne font pas qu’exploiter leur hôte pour acquérir des nutriments : notre corps les utilise aussi pour se protéger des invasions par les microbes pathogènes afin d’éviter les infections de la peau. Certaines des bactéries qui ne provoquent pas de maladies ont en effet une activité antimicrobienne qui leur permet d’éliminer les bactéries pathogènes Dans la dermatite atopique, on observe un déséquilibre du microbiote (ou dysbiose) de la peau, lequel occasionne une diminution de certaines bactéries protectrices et une hausse des infections, en particulier par les Staphylocoques dorés. Deux mécanismes en sont à l’origine : d’une part un défaut de la barrière cutanée, ce qui permet la pénétration des bactéries pathogènes ; d’autre part un défaut de la réaction immunitaire, qui déclenche la production d’anticorps et altère la réponse antimicrobienne. Les Staphylocoques dorés envahissent alors la peau, prennent le dessus et déclenchent l’inflammation cutanée : la dermatite atopique survient.

L’hypothèse hygiéniste est-elle la seule à expliquer la maladie, qui touche de plus en plus d’individus ?

Le rôle de la génétique s’avère essentiel dans la prédisposition à la dermatite atopique, mais les facteurs environnementaux sont des éléments déclenchants importants. En effet, l’hypothèse hygiéniste propose que les individus qui ont été peu exposés aux microbes externes ont un risque accru de développer la maladie. L’une des raisons serait que ces individus n’acquièrent pas le microbiote nécessaire pour se protéger de l’invasion par les Staphylocoques dorés. À ce titre, l’accouchement par césarienne est considéré comme un facteur prédisposant : n’étant pas exposée aux microbes vaginaux de la mère, la peau du nourrisson serait dysbiotique dès les premiers mois de vie, et donc plus vulnérable aux Staphylocoques dorés – ce qui augmenterait le risque d’atopie. Des études sur les nourrissons ont par ailleurs montré que la dysbiose cutanée pouvait être précoce et qu’elle précédait le développement de la dermatite atopique et d’allergies respiratoires. Réussir à rétablir l’équilibre microbien très tôt dans la vie devient l’une des pistes d’intervention privilégiées. En mettant des nourrissons en contact avec la flore vaginale de leur mère après la naissance, nous réussissons déjà à rétablir l’équilibre du microbiote cutané des nourrissons nés par césarienne. Ce sont des recherches prometteuses mais balbutiantes, et nous ne savons pas encore si cette solution est efficace. A titre préventif, l’application de probiotiques directement sur la peau est aussi explorée. Des crèmes, déjà disponibles sur le marché, se sont révélées protectrices car elles contiennent des « bonnes » bactéries. Et maintenant que nous avons clairement identifié celles impliquées dans la dermatite atopique, nous pourrons concevoir des produits plus ciblés, donc potentiellement plus efficaces. De nombreux essais sont d’ailleurs en cours…

D’ici 2050, l’OMS estime qu’une personne sur deux sera atteinte d’une maladie allergique ou plus. Comment agir efficacement ?

Les récentes avancées technologiques ont ouvert de nouvelles perspectives et voies de recherche. Elles permettent d’aller jusqu’à l’identification des sous-espèces de bactéries et de mieux clarifier le rôle de chacune d’entre elles. Ces progrès ont montré la grande diversité bactérienne de la peau, mais aussi les variations observées d’un individu à l’autre. La dermatite atopique est la pathologie sur laquelle nous avons le plus avancé, notamment en ce qui concerne le rôle spécifique des Staphylocoques dorés. Mais la dysbiose cutanée jouerait un rôle très important dans d’autres maladies cutanées inflammatoires : elle est aussi liée à l’acné vulgaire et à la maladie de Verneuil, une pathologie chronique douloureuse qui évolue par poussées. La dysbiose étant aujourd’hui bien comprise dans la dermatite atopique, les efforts portent désormais sur le développement de stratégies préventives. Trouver des moyens d’agir précocement pour éliminer la maladie et favoriser le bien-être des personnes atteintes est l’enjeu stratégique des prochaines années. En 30 ans, nous avons le temps de faire de grands progrès !

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