Analyse groupée de 3 741 métagénomes fécaux provenant de 18 cohortes pour l’identification de biomarqueurs microbiens reproductibles et à différents stades du cancer colorectal
Par le Pr Harry Sokol
Gastro-entérologie et nutrition,
Hôpital Saint-Antoine, Paris, France
Commentaire de l’article de Piccinno et al. (Nature Medicine 2025) 1
Section grand public
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Chapitres
A propos de cet article
Des associations entre le microbiome intestinal et le cancer colorectal (CCR) ont été mises en évidence, mais des études plus vastes et plus diversifiées sont nécessaires pour évaluer leur utilisation clinique potentielle. Les auteurs de cet article sont partis de 12 ensembles de données métagénomiques provenant de patients atteints de CCR (n = 930), d’adénomes (n = 210) et de témoins sains (n = 976 ; total n = 2 116) et y ont ajouté six nouvelles cohortes (n = 1 625) fournissant des informations détaillées sur le stade du cancer et la localisation anatomique des tumeurs. La précision de la prédiction du CCR a été améliorée en se basant uniquement sur le métagénome intestinal (aire moyenne sous la courbe = 0,85) et les auteurs ont mis en évidence la contribution de 19 nouvelles espèces et de clades distincts de Fusobacterium nucleatum. Des espèces intestinales spécifiques distinguent le CCR gauche du CCR droit (aire sous la courbe = 0,66) avec un enrichissement en microbes typiques de la flore buccale. Ils ont identifié des signatures spécifiques au CCR avec les souches commensales Ruminococcus bicirculans et Faecalibacterium prausnitzii, montrant des sous-clades associés au CCR à un stade avancé. Cette analyse confirme que le microbiome peut être une cible clinique pour le dépistage du CCR et le caractérise comme un biomarqueur de la progression du CCR.
Que sait-on déjà à ce sujet ?
Le cancer colorectal (CCR) est le troisième cancer le plus fréquent et le deuxième le plus létal dans le monde 2. Le CCR prend naissance dans la couche épithéliale du côlon proximal (colon droit) ou distal et du rectum (colon gauche). La progression d’une lésion précancéreuse
bénigne (adénome) vers une tumeur maligne (carcinome), peut prendre plusieurs années et se caractérise par une accumulation de mutations dans les cellules tumorales, une altération de la barrière muqueuse intestinale et une inflammation intestinale.
Le microbiote intestinal est proposé comme un des acteurs importants du cancer. Certains microbes ont été avancés comme contributeurs majeurs de la carcinogenèse, en particulier Escherichia coli pks+ et Fusobacterium nucleatum 3. Plusieurs études ont observé des signatures microbiotiques distinctes chez les patients atteints de CCR par rapport aux patients porteurs d’adénomes ou aux témoins sains 4. Quelques études métagénomiques ont également examiné les modifications du microbiote le long de la séquence adénome-carcinome et selon la localisation de la néoplasie primitive, et des liens entre CCR et espèces orales ont été suggérés. D’autres données indiquent
un enrichissement de microbes typiquement oraux et d’espèces formant des biofilms oraux dans les métagénomes intestinaux de patients atteints de CCR proximal. Cependant, aucune étude métagénomique n’est allée au-delà de la caractérisation de facteurs de souche déjà bien connus influençant le risque de CCR, et il n’existe pas de recherches non ciblées sur les associations génomiques au niveau sous-espèce/souche avec les phénotypes de CCR.
Quels sont les principaux résultats apportés par cette étude ?
En exploitant 3 741 échantillons issus de 18 cohortes et en appliquant de nouvelles méthodologies informatiques au niveau de la souche, les auteurs ont exploré les liens entre le microbiote fécal et le CCR. Ils ont amélioré la précision de la prédiction du CCR fondée uniquement sur la métagénomique intestinale, avec une aire sous la courbe (AUC) moyenne = 0,85. Les cinq SGB (Species-level Genome Bins) rattachés à l’espèce Fusobacterium nucleatum étaient plus abondants dans le CCR que chez les témoins : F. nucleatum subsp. animalis, vincentii, nucleatum, polymorphum. Cela s’ajoutait à d’autres microbes bien caractérisés associés au CCR tels que Parvimonas micra et
Bacteroides fragilis. Les auteurs ont également identifié 19 SGB supplémentaires non caractérisés, sans souches cultivées ni espèces définies taxonomiquement, ce qui met en évidence une signature microbienne associée au CCR plus complexe qu’on ne l’appréciait jusqu’ici.
Bien que les variations du microbiote entre les stades au cours de la progression du CCR ne soient pas aussi marquées que celles observées entre CCR et témoins, les auteurs ont trouvé plusieurs biomarqueurs des CCR avancés et métastatiques, ainsi que plusieurs espèces microbiennes augmentant (ou diminuant) de manière monotone du témoin vers le cancer ou la maladie avancée. En particulier,
les CCR à un stade tardif étaient enrichis en espèces d’origine orale, telles que P. micra, déjà impliquée dans la stimulation de voies d’invasion tissulaire, et Hungatella hathewayi, qui favorise la prolifération des cellules intestinales dans des expériences in vitro (figure 1). Par rapport aux autres stades, les CCR métastatiques présentaient une abondance plus élevée de Methanobrevibacter smithii, étayant
des résultats antérieurs reliant les producteurs de méthane au CCR de stade IV. Les échantillons de selles de patients avec CCR du côlon droit ou transverse étaient également enrichis en espèces orales.
Ces résultats renforcent non seulement l’idée que le nombre et l’abondance cumulée des espèces d’origine orale sont significativement plus élevés dans les échantillons de CCR que chez les témoins et les adénomes, mais montrent aussi que les stades tardifs du CCR sont particulièrement enrichis en espèces orales. Cependant, de nombreuses bactéries non orales étaient également associées au CCR, y compris des espèces auparavant liées à un risque cardiométabolique élevé. Fait intéressant, les adénomes comme les stades tardifs du cancer étaient enrichis en espèces associées à une mauvaise santé cardiométabolique et à des maladies à médiation immunitaire.
Figure 1 : Signature microbienne selon le stade du CCR et la localisation de la tumeur primitive.
Quelles sont les conséquences en pratique ?
Cette étude est la plus large et la plus précise jamais menée à ce jour sur le microbiote fécal associé au CCR. Une signature basée uniquement sur le microbiote fécal permet une prédiction relativement bonne. D’autre part, des différences entre stades précoces et stades
tardifs sont mises en évidence. On peut noter néanmoins que l’étude ne permet pas d’identifier des marqueurs suffisamment précis pour le diagnostic de lésions préneoplasiques (adénome). Ce travail ouvre la porte à des tests basés sur le microbiote pour diagnostiquer le CCR,
mais l’utilisation en pratique clinique nécessite encore des validations et surtout une amélioration dans la détection des lesions préneoplasiques.
- À partrir de 3 741 échantillons issus de 18 cohortes, les auteurs ont exploré les liens entre le microbiote fécal et le CCR
- Une signature basée uniquement sur le microbiote fécal permet une prédiction relativement bonne avec une aire sous la courbe (AUC) moyenne = 0,85
- En revanche, l’étude ne permet pas d’identifier des marqueurs suffisamment précis pour le diagnostic de lésions préneoplasiques
- À côté des differences entre sujets contrôle et CCR, il existait des alterations du microbiote en fonction du stade évolutif et la topographie de la lesion primitive, notamment concernant l’abondance de bactéries orales
CONCLUSION
Une signature basée uniquement sur le microbiote fécal permet une prédiction relativement bonne avec une aire sous la courbe (AUC) moyenne = 0,85. En revanche, l’étude ne permet pas d’identifier des marqueurs suffisamment précis pour le diagnostic de lésions prénéoplasiques (adénome). En plus des différences entre sujets contrôles et CCR, il existait des altérations du microbiote en fonction du stade évolutif et la topographie de la lésion primitive, notamment concernant l’abondance de bactéries orales.